L’argent, bénédiction ou malédiction ?

Edito du journale 702 - Juin 2026

Dans la Bible, les Hébreux, éleveurs et cultivateurs, ne maîtrisent pas grandchose. Quand les troupeaux se multiplient, c’est un signe de bénédiction. L’accroissement des biens n’est pas maîtrisable, il vient de Celui qui a fait la Création.

Et lorsque ces biens agricoles se multiplient, ils sont à partager : ils se conservent mal ou sont trop lourds à transporter pour des semi-nomades. Tous sont des co-destinataires. Les richesses permettent l’hospitalité, la solidarité, la convivialité sous forme de repas : elles appellent l’échange et le partage ; elles nourrissent les relations.

Dieu est un Dieu qui donne ; gratuitement et souvent en abondance. Mais à partir du moment où ses dons peuvent s’échanger contre de l’argent, un risque apparaît : celui de la privatisation qui peut amener à la privation. L’argent, qui ne peut pas se dégrader sous l’effet du temps, peut s’accumuler et s’offrir comme garantie contre la peur de manquer. Il n’a plus besoin d’être partagé. La Loi intervient pour restaurer ce partage, par la dîme, l’aumône, l’offrande, le jubilé. Mais ce partage n’est plus spontané, la redistribution est institutionnalisée.

 

L’argent est ainsi l’anti-manne, il ne correspond pas à ce dont chacun a besoin, il ne se renouvelle pas chaque jour (ou chaque saison pour les plantes et les animaux), il ne se détériore pas chaque nuit. Inventé pour favoriser etmultiplier les formes d’échanges, il permet progressivement l’accumulation, la thésaurisation. Il déplace la confiance, de la providence de Dieu à la sécurité d’avoir de l’argent de côté.

 

Le Nouveau Testament soulève ce risque d’évacuation de la précarité et de la gratitude pour les dons de Dieu. L’argent-idole est investi du désir de sécurité, de la peur de manquer, du refus de finitude. Il s’offre alors comme garantie (illusoire) de stabilité, détourne notre angoisse devant la précarité de notre condition. Le sens étymologique de Mammon est « stabilité ». Cette idole consolatrice est trompeuse, elle ne supprime pas la finitude et l’insécurité. La peur de manquer n’étant que déplacée, la volonté d’accumuler se développe…

 

La malédiction est double : elle nous isole et nous pousse à nous méfier d’autrui ; elle est aussi dans l’oubli de Dieu qui est pourtant à la source du don, de ce que chacun possède. Les fêtes religieuses invitent à s’en remettre à la grâce de Dieu ; le Sabbat – ou le repos du dimanche – pose un interdit qui fait place au manque et ouvre une brèche à l’altérité.

 

Jésus a vécu un ministère en forme de jubilé, de temps du partage enfin accompli, comme à la multiplication des pains. L’histoire de Zachée illustre cette inversion du rapport à l’argent. L’argent a installé l’envie, la solitude et le mépris autour de Zachée. Zachée s’en sert pour combler les injustices en redistribuant. Sans renoncer à être collecteur d’impôts, il renonce à s’enrichir. La liberté évangélique se situe justement là. Le don – à l’Église, aux associations caritatives – est un témoignage de cette liberté dans nos vies. Et la transmission d’une bénédiction.

 

Claire SIXT-GATEUILLE

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