Si, dans l’Antiquité grecque, le travail était parfois vu comme une malédiction, le signe des vaincus et des pauvres, de ceux qui n’avait pas de temps libre pour débattre et décider des affaires de la cité, dans l’Antiquité juive, il était considéré comme normal. La Bible hébraïque valorise toute œuvre, la gestion de troupeau étant la plus répandue, d’Abraham et ses descendants jusqu’à Moïse et David. Jérémie était prêtre, Joseph et Daniel étaient intendants, etc. Lorsque quelqu’un est béni par Dieu, ses troupeaux croissent, ses responsabilités augmentent, son travail lui permet de s’enrichir. Mais Dieu appelle à partager cette richesse, à en faire bénéficier les autres, et non à l’accumuler. C’est dans et pour ce partage que l’enrichissement est vraiment bénédiction. Sinon il se mue en malédiction.
La malédiction, c’est l’esclavage et la guerre, qui empêchent de pouvoir jouir des fruits de son travail. L’enrichissement n’a donc pas pour but d’arrêter de travailler et d’être servi par les autres. L’enrichissement d’un membre de la communauté, en étant partagé, doit permettre à tout le monde de poursuivre son œuvre, sans être freiné par des dettes ou un accident de la vie d’un proche. Et si quelqu’un doit s’endetter et se retrouve esclave du fait d’un surendettement, la loi du jubilé était là pour que les choses soient remises à plat et que chacun retrouve son bien initial, même si on n’est pas sûr qu’elle ait été jamais appliquée. Le prophète Michée promet que lorsque le Seigneur rendra son jugement et arbitrera entre les peuples, « chacun cultivera en paix sa vigne et ses figuiers sans que personne l’inquiète. » (Michée 4,4) Bref, chacun pourra œuvrer librement, pour son compte.
Il y a néanmoins une règle essentielle concernant le travail dans la Bible hébraïque, c’est celle du repos hebdomadaire, le Sabbat. Tellement importante qu’on la retrouve dans les deux versions des dix commandements, avec deux justifications différentes : en Exode 20, le Sabbat est justifié par le repos du Créateur lors de la Création (voir aussi Gn 2) ; en Deutéronome 5, par la mémoire de l’esclavage en Égypte. Et ce n’est pas un commandement (seulement) religieux, mais d’abord social : il est valable pour le migrant, le serviteur, toute personne installée dans le pays, et pas seulement pour les Hébreux. Sans cette pause et cette prise de distance salutaire, le travail risque de devenir une idole – une justification à notre vie ou une recherche de fausse sécurité.
Lorsque les réformateurs remettront le travail à l’honneur pour revaloriser le statut des « laïcs », affirmer qu’il n’est pas moindre que celui des religieux (ordonnés ou consacrés), ils transformeront le sens même du travail. Luther parlera de Beruf, “vocation”, pour parler du travail quotidien, et Calvin considère que nous devons honorer Dieu par notre travail, par nos œuvres accomplies en son honneur, à sa gloire. La Bible nous invite donc à nous réinterroger sur le sens du travail et sa place dans nos vies. À le replacer sous le signe de la reconnaissance, du partage et de la vocation chrétienne. Soli Deo Gloria. Bonne fête du travail !
Claire Sixt-Gateuille